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Origine du document:
extraits de l'article de Jean VERGÊS

SACHA GUITRY
et ses
"Cures Thermales"
Dacquoises

 

La première cure thermale de Sacha Guitry à Dax, date de l'immédiate après-guerre, celle de 1914-1918.

Dans l'almanach du " Journal Amusant ", un des nombreux périodiques légers publiés à l'époque, Sacha faisait paraître à la fin de 1921 le récit de sa cure effectuée durant l'hiver.

Sacha Guitry résidait à l'Hôtel des Thermes qui avait déjà cinquante ans d'âge et avait hébergé de nombreuses personnalités telles que la reine Marie de Roumanie et Sarah Bernhardt.

Lors de cette cure Sacha Guitry n'a que 36 ans. Il est déjà atteint des maux qui l'emporteront trente ans plus tard.

La deuxième " cure " de Sacha à Dax a laissé plus de traces et des blessures pour l'amour-propre de cet homme d'esprit.

Pour juger de cette période nous disposons de deux livres. Le premier est celui de Sacha Guitry :
- " Quatre ans d'occupation " (1),
le second celui de sa secrétaire : Fernande Choisel dans
- " Sacha Guitry intime " (2).
Dans ces deux ouvrages on relève le récit de l'arrivée des troupes allemandes à Dax lors de la défaite de Juin 1940. Il nous a paru que ces deux témoignages de deux Parisiens pouvaient être complétés et corrigés par des habitants de Dax qui ont vécu les mêmes événements, et ont connu Sacha Guitry et Bergson.

Deux des principaux témoins sont le docteur Jean Tissègre qui a été le médecin et le commensal de Sacha Guitry et Madame Barbe propriétaire, avec son mari, de " l'Hôtel de la Paix ".
Sacha Guitry est arrivé à Dax vers le 15 mai 1940. Depuis trois ans il avait l'habitude de passer l'été à la villa " Calaoutça " à Biarritz au quartier de la Négresse, où il recevait de nombreux amis de sa vie parisienne.
Le 4 juillet 1939, Sacha se remarie pour la quatrième fois. Il épouse Geneviève de Séréville.
Dès la percée du front français de nombreux amis de Sacha le prient de se réfugier sur la Côte d'Azur.
Sacha affirme qu'il doit comme prévu faire sa cure à Dax et mettre en sûreté son épouse. Le docteur Tissègre est très affirmatif : Sacha n'a jamais songé à prendre un seul bain de boues. Son expérience de 1914 lui fait croire que la guerre sera longue. Ce qui l'amène à Dax c'est le chauffage des hôtels par l'eau chaude naturelle. Il ne veut plus connaître le froid, et il désire être loin des bombardements.
La secrétaire indique qu'à force d'intrigues, Sacha obtient une suite à l'Hôtel Splendid. suite constituée d'un petit salon situé entre deux chambres. Cela confirme le point de vue du docteur Tissègre.
Geneviève de Séréville fait remplir la " Cadillac " de valises et surtout de produits de beauté par Marguerite, la femme de chambre, et Basile, le valet du maître.
Arrivé à Dax. Sacha rencontre le célèbre marchand de tableaux Bernheim dont il est un des meilleurs clients et ami. Bernheim a réussi à monopoliser les chambres fortes de la banque de France de Dax, pour y abriter ses trésors de peinture impressionniste.

Toujours très grand seigneur et se conduisant en permanence comme s'il était en représentation Sacha invite à sa table l'historien Hanotaux, le Général Denain, Alice Cocéa, Elvire Popesco, Pierre Benoit, et des hommes de théâtre comme Robert Trébor et Albert Willemetz.
Avec Sacha le théâtre était permanent.
A l'aide de gros pourboires, Sacha était tenu au courant des arrivées de personnalités parisiennes dans tous les hôtels.
Sacha ne se déplaçait pas. Dans sa suite il recevait comme chez lui, rue Elisée Reclus. Dans un hôtel proche, " l'Hôtel de la Paix " résidait un personnage illustre pour qui il devait enfreindre sa règle de conduite. Il s'agissait de Bergson. Devant un homme de cette envergure Sacha retrouvait un peu d'humilité et il ne se privait pas de demander conseil au grand philosophe.
Ainsi se passaient les derniers jours qui virent la défaite de la France dans un hôtel modern style qui avait perdu sa vocation première de centre thermal moderne.

Dès leur arrivée le 28 Juin 1940, les Allemands installent la Kommandatur au Splendid. Ils épluchent soigneusement la liste des clients et ceux dont les patronymes ne paraissent pas trop catholiques sont expulsés sans ménagement. '

La veille, Sacha affirme qu'il avait à la suite d'une réunion à la Sous-préfecture de Bayonne décidé de rentrer à Paris après accord avec Albert Willemetz et Robert Trébor. Le Théâtre Parisien ne pouvant se passer d'eux.
Sacha affirme que c'est une phrase de Bergson qui précipita sa décision. Il l'avait consulté sur le point de savoir s'il devait aller à sa villa du Cap d'Ail ou revenir à Paris.
" Oh ! voyons, vous : PARIS... puisque vous lui devez tout ! ".
On voit que le conseil de Bergson était superflu.
Aussitôt Sacha s'empresse de demander à la mairie un sauf-conduit pour rentrer à Paris. La mairie délivrait facilement ces papiers, mais elle était démunie d'essence.
A cet instant le récit de Madame Choisel et celui de Sacha divergent.
La secrétaire de Sacha, écrit
" Les troupes allemandes entrent dans la ville le 28 juin. Musique assourdissante et pas de parade. Sacha les regarde appuyé à la fenêtre de sa chambre. Soudain il eut un malaise. Il se prit le front entre les mains, sembla vaciller, fit quelques pas et s'allongea sur le lit. Nous ne comprenions pas. Il ne répondit pas à ma question alarmée. Geneviève voulait appeler le médecin quand il daigna nous regarder d'un oeil accablé et nous lâcher le " mot " qu'il jouait.
- Là... c'est terrible !
Il se frottait le ventre en se tordant sur le lit.
- Là sur l'estomac, j'ai une division qui ne passera pas ".
Sur les listes des clients de l'hôtel les Allemands ont relevé le nom de Sacha Guitry. Madame Choisel ajoute
" ...un jeune officier vint à ma rencontre, claqua les talons
et dans un bon français : " Madame c'est le soldat qui a salué c'est l'homme qui parle... Mes camarades et moi nous n'ignorons pas ce que M. Sacha Guitry est à la culture française. Nous admirons son talent et son esprit... et nous serions heureux si ce soir après le dîner Madame et Monsieur Guitry voulaient bien accepter de prendre le café avec nous. Faites leur part de notre invitation s'il vous plaît.

Sacha garda un masque froid. Il tripotait un crayon. Il continua à le tripoter sans poser la moindre question... Vous voyez Madame Choisel... nous sommes d'accord tous les deux. Mais que voulez-vous ne je fasse? Je suis un peu la culture française".
A son retour, Madame Choisel questionne " qu'en pensez-vous ? Très mauvais, Madame Choisel, très mauvais... Imbuvable ce café ".
Dans la version de Sacha Guitry il n'y a plus trace de café.

" Dans le hall du Splendid se trouvait un groupe d'officiers. Sacha fait porter à l'un d'eux son sauf-conduit et celui de Bergson. " Ils se montrèrent nos noms, furent étonnés, firent des commentaires, puis le plus galonné de tous s'en vint à moi.
Vous êtes Monsieur Sacha Guitry ?
- Oui Monsieur.
- Et ce Monsieur Bergson, est-ce le grand philosophe ?
- Oui.
Et c'est celà vos sauf-conduits ?
- je vous en ferai porter deux autres tout à l'heure ›.

Sacha . affirme qu'il n'éprouvait plus aucun sentiment de gêne face aux Allemands parce qu'ils étaient en France et qu'il était dans l'obligation de les regarder en face à ses risques et périls. Dans la journée Sacha recevait deux sauf-conduits en langue allemande. Il en demandait la traduction. Il était dit pour celui de Bergson que le philosophe était autorisé à rentrer à Paris en voiture automobile. c Qu'il reçoive au départ 100 litres d'essence renouvelables en chemin et qu'on ait pour lui les égards que l'on doit à un représentant de la culture française ".
Une fois de plus, Sacha est plus discret pour lui. Il a obtenu de la direction de l'hôtel une camionnette avec un tonnelet de 120 litres que les allemands remplissent, ainsi que 300 litres renouvelables pour la Cadillac et la camionnette.

Il est incontestable que Sacha a usé de son influence auprès des Allemands pour permettre à Bergson de rentrer à Paris où le philosophe devait mourir quelques mois plus tard. Sacha cite ces deux témoignages

A la minute même où M. Bergson quittait Dax, quelqu'un me remettait ce précieux témoignage:

Il faut que je vous dise, cher Monsieur et ami, combien nous vous sommes reconnaissants de toutes vos bontés, et quel souvenir profond nous conservons des conversations que vous avez parsemées, sans y penser et comme,par mégarde, de vues si originales.
Croyez, je vous prie, à nos sentiments admirativement dévoués.

H.Bergson
 

Le deuxième témoignage est celui du docteur François. Joachin Beer publié dans la revue des " Arts " du 15 juin 1945.


" Le philosophe n'a pu retourner à Paris, dans son appartement du boulevard Beauséjour, qu'à la suite d'une intervention qui aurait été faite auprès des Autorités Occupantes par Sacha Guitry, ainsi que je l'appris lors d'une visite que je fis à cette époque à Henri Matisse. C'est ainsi que Henri Bergson est mort à Paris ".


De ce témoignage de seconde main, Sacha se contente de dire : " Tel fut le résultat de ma première intervention - d'ailleurs involontaire - auprès des Occupants ".
Sur le départ de Bergson de l'hôtel de " La Paix " Sacha a réussi à écrire tout un scénario qui devait lui servir plus tard pour ses procés de l'épuration de 1945.


Le médecin traitant du philosophe était depuis des années le docteur Louis Lavielle, directeur des Baignots. Depuis 1925, Bergson souffrait de très douloureux rhumatismes. En juin 1940, il ne songeait qu'à fuir l'avance allemande. Il était bloqué à Dax par le manque d'essence, il désirait, avant de voir la suite des événements, se rendre à Pau.
Lors de l'arrivée de Bergson à Dax, le docteur Louis Lavielle vient voir Monsieur Barbe et lui dit : " je peux à la rigueur loger Madame Bergson, leur fille et le chauffeur, mais je n'ai pas une chambre décente pour ce grand malade ".
La famille Barbe avait réussi à dissimuler aux yeux des allemands une grande chambre où des meubles de valeur étaient entreposés. Un large couloir partait de la porte de cette chambre ; il fut fermé par un paravent pour que l'infirmière secrétaire de Bergson puisse y dormir.
Bergson à peine installé dans sa chambre est averti par Monsieur Barbe que Sacha Guitry et son épouse désirent être reçus. Mi-amusé le philosophe demande : " Laquelle " (épouse). Il est possible que Bergson se soit un peu perdu dans la chronologie maritale de l'homme de théâtre, Geneviève de Séréville étant la quatrième et récente épouse de Sacha.
Madame Barbe garde le souvenir de l'affabilité et de la courtoisie du philosophe. C'était un homme assez original. Ainsi il fallait lui servir ses repas dans l'ordre inverse. Il commençait par le dessert pour finir par le potage.
L'hôtel de la Paix n'était pas encore réquisitionné par les allemands. Chaque fois qu'un curiste partait, il était remplacé à l'aide de renseignements fournis par certains membres du personnel, par des militaires occupants.
Le gradé qui commandait la troupe installée à l'Hôtel de la Paix était un professeur de philosophie qui parlait parfaitement le français.

Ce professeur entretenait d'excellentes relations avec Monsieur Barbe et s'ingéniait à atténuer les bavures des premiers jours de l'occupation. Il passait à Dax une immense armée qui se rendait à la frontière espagnole. Les démonstrations de force étaient nombreuses. Le gradé philosophe affirmait que ce n'était qu'un cirque passager pour impressionner les populations.


Ayant appris que Bergson disposait d'un sauf-conduit procuré par Sacha Guitry, il avait demandé à Monsieur Barbe de l'avertir de l'heure de départ du philosophe. Pour cet allemand, Bergson avait beau être le fils d'un juif polonais, il n'en était pas moins le plus grand philosophe vivant.
Effectivement à l'heure prévue pour le départ de Bergson, son disciple allemand avait fait mettre en rang sa petite troupe. Bergson ne pouvait se déplacer tout seul, il avait été descendu, porté sur un fauteuil. Au moment où il arrive dans la cour, la troupe est mise au garde à vous, rend les honneurs et le gradé-philosophe s'approche de Bergson pour lui serrer la main. Ce dernier refuse disant : " Pas aujourd'hui... la guerre finie peut-être ".
De nombreux français avaient assisté à cette scène, en particulier les docteurs Louis et René Lavielle ainsi que Monsieur et Madame Barbe. On a peine à croire que Sacha ait ignoré cette réponse pleine de dignité du grand philosophe, diminué par la maladie.
Curieusement c'est Monsieur Barbe qui a dû consoler le philosophe allemand. Il lui a dit : " Bergson n'a pas été discourtois, il vous a parlé avec amabilité et sa réponse est assez optimiste ".
Ainsi l'académicien, prix Nobel, couvert d'honneur et de gloire qui redoutait la présence des allemands mais qui avait besoin de leur sauf-conduit, a fait preuve de courage.
Voici ce que dit Sacha sur cet incident
" Le bruit s'en répandit très vite et à Paris on connaissait déjà la nouvelle du jour. Elle était d'importance et donc, propre à calmer bien des appréhensions. A telle enseigne d'ailleurs qu'elle était
commentée de diverses manières. Un journal imprudent ou malicieux s'en fit l'écho et 48 heures plus tard, à Radio-Paris une voix, malheureusement française, opposa un démenti formel à ce qu'elle appelait une légende absurde, protestant que jamais des soldats allemands n'auraient ainsi rendu les honneurs à un juif.

Telle est à ma connaissance la première manifestation de la répression israélite en France ".

Les témoins de cette époque se souviennent bien de cet énorme afflux de troupe dans leur petite ville. Les premiers occupants ne se conduisirent pas trop mal. Ils étaient étonnés de trouver les alimentations regorgeant de victuailles et de boissons. Ils abusèrent du mélange de liqueurs qu'ils ne connaissaient plus depuis des années. Les français étaient suffisamment traumatisés pour s'étonner du comportement des uns et des autres. Sacha Guitry a su promptement s'accommoder de la défaite, Bergson l'a enregistrée avec une douloureuse dignité, et le militaire-philosophe allemand a constaté qu'une grande victoire peut avoir un certain goût amer.

Jean VERGÊS