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Compte-Rendu de l'audience
du 16 décembre 1997

Origine du document:
Extrait du site de Jean-Marie Matisson

Maître Klarsfeld
« Monsieur le président, je vous ai demandé, hier de montrer les photos de madame Gheldman, je vous ai demandé hier de lire les noms de toutes les victimes de cette rafle de juillet.
Vous n'avez pas voulu et j'ai eu pour vous des paroles très dures et je regrette de les avoir tenus.
Mais, c'était parce que je ne comprends pas votre refus. Montrer ces photos, lire ces noms, c'est extraire de la mémoire, de l'ignominie ces personnes déportées par Papon et exterminées à Auschwitz.»

Le président Castagnède
« Hier, il est clair Maître Klarsfeld que ce que vous m'avez dit, je l'ai gravé dans mon esprit, « Pour vous, monsieur le président, il y aussi des juifs intéressants.» Ce sont des paroles outrageusement inacceptables.
Vos regrets viennent à point, à temps.
Mais je vous le dis, je ne sais pas si je le prendrai toujours sur moi.
Je ne sais pas si j'attendrai une nuit. »

On note peut-être pour la première fois, une note d'émotion dans la voix du président.
Bien que à y bien réfléchir, ce n'est pas sans une certaine émotion qu'il évoque la mémoire de nos disparus. Ou à défaut d'émotion, en tout état de cause, une grande dignité et un profond respect.
Le président Castagnède explique les raisons pour lesquelles il n'a pas voulu montrer les photos.
Dit qu'il n'a pas voulu casser le fil de l'interrogatoire de Papon.
Qu'il n'a pas voulu briser l'élan des révélations que détenaient les documents.
Enfin, que monsieur Gheldman n'était qu'un témoin et qu'en tant que tel, il ne pouvait pas le laisser montrer ses photos.
Il est clair à cet instant que les parties civiles pourront elles montrer leurs photos.
Du moins me semble-t-il.
Je trouve la différence que fait le président Castagnède entre monsieur Gheldman et nous, un peu spécieuse ou techniquement incompréhensible.
En effet, qu'avons-nous de plus ou lui de moins ?
Quant à l'idée d'Arno Klarsfeld, elle me semble tout à fait naturelle.
Transformer ce tribunal en mémorial quelques instants, lire les noms des victimes, voilà qui me semble indispensable.
Et qu'on ne nous dise pas que nous perdrions du temps. Lire le nom des 1560 victimes de Papon, c'est en gros la moitié du temps que nous fait perdre Maître Varaut à chaque début d'audience.
Enfin, et j'en aurai terminé de mes réflexions, nous avons estimé au sein de la famille qu'il était important de montrer nos photos jaunies par 55 ans d'oubli national, pas tant pour les montrer à Papon le Golem de ces lieux, que pour montrer au jury ce qu'est une famille brisée pulvérisée par l'extermination de la moitié des siens, mères, pères, oncles, tantes, grand-mère et enfant.

Maître Varaut revient sur les propos tenus hier par nos avocats sur la falsification des nationalités.
Il prétend que la liste présentée hier a été établie en 1948 à la demande de Stienne juge du procès Dehan.
Il demande l'audition de Bergès et du général Stienne et enfin accuse les parties civiles de forfaiture.
Brouhaha dans la salle.

Le président Castagnède
« Ce ne sont pas de nouveaux documents, ils sont au dossier.
Chaque partie civile a amené ses listes.
Moi, j'ai travaillé sur d'autres documents.
Voici un document, la liste des femmes déportées.
« Etat des juifs Femmes » et voici un autre document «Etat des juifs Hommes" » (...) Ce document reprend l'état civil de toutes les femmes déportées.
Sur la liste on voit le numéro 54 rayé et noté à la main, malade.
Plus loin dans la liste un autre nom, le numéro 74 rayé aussi et noté malade. »
Il en est de même sur la liste des hommes qu'il montre à l'écran. « Papon, est-il concevable que ce document identique à celui de Maître Varaut soit issu d'une commission rogatoire.
Reconnaissez-vous Papon cette écriture ? »
C'est celle de Garat dit Michel (Slitinsky).

Papon
« Non je ne sais pas. »

Le président Castagnède
« Est-il concevable, Papon de considérer que c'est un document de travail pour faire le triage des juifs au camp de Mérignac par Garat sous votre couvert ? »

Papon « ... »

Le président Castagnède
« Peut-on concevoir, Papon, que quelques années plus tard, des officiers de police, d'une commission rogatoire, dont je rappelle les grandes difficultés qu'ils ont eu pour faire leur travail, de noter un nom et en se ravisant, de le rayer pour noter à la main malade ? »

Maître Varaut
« Vraisemblablement pas.
Mais pourquoi écrire sur l'en-tête du document faisant partie du convoi. »

Maître Varaut utilise cet argument pour dire qu'on parle au passé.

Le président Castagnède
« Je montre un autre document, avec un nom rajouté à la main, il s'agit d'une personne habitant Anvers, il est dit nationalité polonaise.
Peut-on concevoir quelques années plus tard, qu'un officier se soit trompé ?
Non, ces deux documents, on le voit clairement, sont des documents de travail. »

Maître Varaut
« Je reconnais que vous avez raison, mais rien ne dit que c'est Garat, l'auteur. »

Le président Castagnède
« Quelles sont vos observations, Papon ?
Qu'en pensez-vous ? »

Papon
« Je suis incapable de vous aider.
Ce sont des listes que je vois pour la première fois.
Je ne reconnais pas l'écriture de Garat. »

Le président Castagnède
« Il y a une chose qui paraît évidente.
Ces listes qui ont été modifiées, raturées avec ajout de noms, sont bien contemporaines des faits. »

Papon n'est pas d'accord.
Il trouve une certaine ressemblance avec les pièces de 1947.

Le président Castagnède
« Comment aurait-il su celui qui faisait cette commission rogatoire, que telle ou telle personne était malade ? »

Maître Varaut
« Si la liste est contemporaine, alors elle est établie après le départ des convoi. »

Le président Castagnède
« Non, forcément après les arrestations mais avant les départs. »

Papon
« C'est peut-être la copie d'un original ? »

Le président Castagnède
« Oui, mais dans ce cas, d'où vient l'original ? »

Maître Favreau
« Mon seul souci est la manifestation de la vérité.
Je déplore que nous parlions depuis 45 minutes parce que la défense veut répondre à des plaidoiries qui remettent en cause ce que son client a dit la veille.
Toutefois, la défense tourne à sa propre confusion.
Je dis donc que ce n'est pas une forfaiture de la défense, mais plutôt que c'est involontaire.
Car comment appeler autrement le geste d'un défenseur qui tourne à la confusion de son client ?
Mon seul souci est la manifestation de la vérité, (...) » Maître Favreau qui connaît sur le bout des doigts les dossier d'après guerre, Luther et Dehan explique qu'à cette époque la merveilleuse invention de Xerox n'était pas encore née.
Les greffiers recopiaient les documents et celui qui a recopié les listes ne s'est pas amusé à recopier des noms rayés.
Il constate que l'insulte ne vient pas du côté de la barre que la défense montre et que s'il y insulte, il faut regarder du côté de la défense.

Maître Klarsfeld
« Sur les listes qui figurent dans le mémorial, on voit les mêmes noms mais toujours sans leur vraie nationalité.
C'est bien pour gonfler les convois que l'on trafiquait les nationalités à Mérignac. »

L'avocat général Robert
« Monsieur le président, je voudrais dire que sur ce point, nous avons cinq types de listes.
1°) Les listes des israélites arrêtés dans la nuit du 15 au 16, on y voit toujours les hongrois.
2°) Les listes des internés le 16 juillet signées par le directeur du camp de Mérignac, monsieur Rousseau, là encore, ils sont hongrois.
Et soudain, on voit le 3° type de listes, celles des déportés, nous nous apercevons que quelques soient les listes que nous prenons la nationalité disparaît.
C'est bien la preuve que Maître Klarsfeld a raison, cela a lieu à Mérignac.
Sur une liste, nous voyons Yunger Lazare, né le 26/05/1900 à Kalinsky en Hongrie.
Il se retrouve dans une autre liste apatride, puis polonais. »

Maître Boulanger
« Monsieur le président, je le dis depuis le début, la défense use de tous les moyens pour nous troubler. L'incident est donc clos.
Et Maître Favreau et l'avocat général Robert ont raison. La vérité est dite.
Il n'est pas besoin d'enfler la voix et de dire d'aussi gros mots que forfaiture.
La plupart de nos documents viennent de Bergès.
Mais que Bergès ait changé de camp ne veut pas dire que la vérité ait changé de camp.
La réalité, les faits, c'est que madame Gheldman était hongroise et qu'elle a été déportée en tant que polonaise alors qu'elle n'aurait pas dû l'être.
Elle est déportée polonaise pour son plus grand malheur. »

Maître Varaut intervient, puis

Maître Lorach
« On a l'impression quand on entend Maître Varaut qu'on ne regarde pas le même film.
Un exemple concret, c'est madame Rey, catholique qui a été sortie des rangs pour gonfler les chiffres et atteindre le quota de 70.
Heureusement, elle s'en est sortie par miracle et est rescapée.
Arrêtons de dire n'importe quoi.
Garat sous les ordres de Papon est un fonctionnaire zélé au service des nazis. »
Maître Klarsfeld confirme les propos de Maître Lorach en lisant un témoignage de Techoueyres qui dit que Garat fait un deuxième tour pour combler les listes de déportés.

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