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DEPECHE AGENCE REUTER

Papon - Le fils d'une déportée témoigne.

par Claude Canellas
910 mots
15 décembre 1997
19:49
Français
(c) Reuters Limited 1997.

BORDEAUX, 15 décembre, Reuters - Georges Gheldman a raconté lundi au procès de Maurice Papon dans quelles conditions sa mère avait été arrêtée à Dax (Landes) et déportée dans le convoi du 18 juillet 1942 parti de Bordeaux.

Agé aujourd'hui de 66 ans, Georges Gheldman a exposé dans le détail les événements du 16 juillet qui ont fait basculer sa vie alors qu'il n'avait que 10 ans et demi.

"Je suis rentré chez moi à l'heure du goûter et j'ai trouvé un mot de ma mère me demandant de la rejoindre au commissariat. J'ai repris mon vélo et je suis allé au commissariat où j'ai été arrêté", a-t-il dit.

Conduit avec sa mère par la police française jusqu'à la prison de Dax et remis aux autorités allemandes, le gamin va passer la nuit dans une cellule avec une dizaine de personnes.

"Le lendemain matin, ma mère est partie sous escorte allemande. Moi, on m'a chassé. C'est la dernière fois que je l'ai vue", a dit le témoin, pris par l'émotion.

La mémoire apparemment intacte 55 ans après les événements, Georges Gheldman a ajouté qu'il s'était réfugié chez un ami de sa mère, René Cougouille.

"Dans l'après-midi, j'ai été tellement éprouvé que j'ai eu une crise de foie, si forte que j'ai été hospitalisé à Dax", a-t-il dit.

Dès sa sortie de l'hôpital, il franchit la ligne de démarcation pour se rendre chez sa grand-mère à Brive, en Corrèze, avant d'être envoyé dans un orphelinat en Aveyron puis de revenir en Corrèze chez des paysans.

Georges Gheldman a dit n'avoir appris qu'après la Libération le sort de sa mère, partie le 17 juillet à l'âge de 35 ans de Dax vers le camp d'internement de Mérignac, puis vers Drancy le 18 juillet avant d'être déportée le lendemain à Auschwitz, où elle mourra.

Son père, arrêté lors de la rafle du Vel d'Hiv à Paris, est parti vers la mort dans le même convoi que sa mère, a-t-il ajouté.

Le président de la cour d'assises, Jean-Louis Castagnède, a ensuite fait projeter sur le grand écran vidéo le mot qu'avait laissé la mère de Georges Gheldman sur la table de la cuisine à Dax: "Mon chéri, je suis au commissariat. Viens me rejoindre vite !"

Des larmes ont alors coulé sur les joues du témoin.

L'émotion est encore montée d'un cran quand a été projeté un mot envoyé par le petit "Jojo" à sa tante à Paris dans laquelle il lui fait part des événements. Il lui dit notamment: "J'ai tellement pleuré que je n'ai plus de larmes et mon coeur s'est fendu".

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Enfant plus informé ?

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Son avocat, Me Arno Klarsfeld, a noté que sur ce mot le gamin signalait que sa mère allait "partir pour l'Allemagne". Il a expliqué qu'il en avait entendu parler lors de son séjour à la prison de Dax, où on parlait de camps de travail.

"On peut en déduire qu'un enfant de 10 ans est plus informé qu'un haut fonctionnaire", a lancé Me Klarsfeld à l'adresse de Maurice Papon.

Me Klarsfeld, visiblement ému, a souligné que sur une des deux cartes envoyées par Berthe Gheldman depuis le camp de Drancy, elle demandait à René Cougouille dans un français approximatif "de ne pas laisser mon fils au préfecture".

Un violent incident a alors opposé Me Klarsfeld au président Castagnède lorsque celui-ci a refusé de faire projeter sur l'écran les photos de Berthe Gheldman.

"Je ne veux pas ajouter autre chose que ce que les documents montrent", a dit le président.

"Je représente les Fils et Filles (association que préside son père Serge) sans lesquels vous n'auriez pas l'honneur de présider cette cour", a rétorqué sèchement l'avocat qui a souligné que le président avait refusé à plusieurs reprises la projection de photos.

"Pour vous aussi, M. le président, il y a des juifs intéressants", a ajouté Me Klarsfeld.

Me Klarsfeld a ensuite souligné que Berthe Gheldman, de nationalité hongroise, à l'époque non visée par les instructions allemandes, avait été répertoriée polonaise par les autorités françaises.

"Si votre mère n'avait pas été marquée polonaise, elle n'aurait pas été arrêtée le 16 juillet 1942", a insisté l'avocat. "Je viens de l'apprendre", a répondu Georges Gheldman, très ému.

"Ce témoignage est émouvant par la nature et par la dignité avec laquelle il est exprimé", avait précédemment dit Maurice Papon, invité à s'exprimer par le président de la cour.

En début d'audience, Maurice Papon avait été sous le feu des questions de l'avocat général Marc Robert sur l'organisation de la rafle et du convoi de juillet 1942.

Malgré une toux tenace, l'ancien fonctionnaire de Vichy s'est défendu vigoureusement et a refusé à nouveau d'endosser des responsabilités attribuées au préfet régional Maurice Sabatier, aux services de police et même à Pierre Garat, chef du service des questions juives, son subordonné direct.

"Vous voulez établir une équation Papon égale Garat, Garat égale Papon. Je la révoque. Et vous êtes obligé d'avoir un papier pour faire cette construction intellectuelle", a dit l'accusé avant une suspension d'audience. /CCA.