Le procès de Maurice Papon

sur

25 Juillet Emission 1

Ouverture du procès

Le 8 octobre 1997 à Bordeaux, s'ouvre le procès de Maurice Papon, accusé de complicité de crime contre l'humanité pour son rôle dans l'organisation de huit convois de juifs déportés entre juillet 1942 et mai 1944, alors qu'il était secrétaire général de la préfecture de la Gironde. Le parcours de l'accusé le distingue d'un Klaus Barbie ou d'un Paul Touvier puisqu'il a poursuivi après-guerre une brillante carrière administrative et politique, couronnée par un portefeuille de ministre du budget entre 1978 et 1981. L'« affaire Papon » éclate à cette époque lorsque le Canard Enchaîné publie des documents le mettant en cause dans la déportation des juifs de la région bordelaise. Suivent de nombreuses plaintes et, après seize ans d'instruction, l'ancien haut fonctionnaire comparaît devant la cour.
Les premiers jours du procès sont marqués par un événement majeur : la remise en liberté de l'accusé, demandée dès le 8 octobre et obtenue le surlendemain par Maître Varaut. Ce succès de la défense traduit une détermination que confirme rapidement le comportement combatif de Maurice Papon. Les réactions des avocats des parties civiles, Maître Klarsfeld et Maître Zaoui en l'occurrence, mettent en évidence l'hétérogénéité de leurs postures à l'égard du procès. Enfin, ce premier rebondissement d'une longue série, affiche la volonté du président Jean-Louis Castagnède d'opposer la règle du droit (la détention comme exception) à l'indignation des parties civiles et d'une large part de l'opinion.

26 Juillet Emission 2

Curriculum Vitae et témoins de moralité

Les débats débutent véritablement avec l'examen de personnalité de Maurice Papon, qui comparaît libre devant la cour d'assises. Le curriculum vitae de l'accusé est évoqué en partant de sa formation en allant jusqu'aux postes qu'il occupa après-guerre (préfet, préfet de police de Paris, député, ministre…), mais sans passer par les années de l'Occupation, dont l'examen est reporté à plus tard. Ce parcours exemplaire semble confirmé dans les débats par l'aisance dont fait preuve l'ancien haut fonctionnaire âgé de 87 ans. Il n'en connaît pas moins certaines difficultés face aux accusations portées sur son rôle, en tant que préfet de police de Paris, dans la sanglante répression de la manifestation pro-FLN du 17 octobre 1961, dont la 8ème audience du procès marque le triste anniversaire.
Cette deuxième émission est surtout consacrée à l'intervention des « témoins de moralité » défilant à la barre pour éclairer la personnalité de l'accusé. Il bénéficie en particulier des dépositions de deux grandes figures de la Résistance, qui condamnent la tenue même du procès. L'ancien premier ministre Pierre Messmer et l'académicien Maurice Druon sont fidèles à leur engagement gaulliste en niant toute légitimité au régime de Vichy et en dédouanant donc l'Etat de toute responsabilité dans la déportation des juifs de France. Maurice Druon insiste en particulier sur l'ignorance, à l'époque, du sort des juifs déportés. Me Klarsfeld et Me Zaoui s'emploient à déstabiliser le témoin et à mettre en cause des positions qui suscitent parfois de vives réactions dans la salle.

27 Juillet Emission 3

Leçons d'histoire (1)


Huit jours ont passé depuis la déposition de Maurice Druon, qui concluait la précédente émission. En effet, Maurice Papon a été hospitalisé le 23 octobre pour une infection bronchique, rappelant la maladie et le grand âge de l'accusé que sa pugnacité avait presque faits oublier. A la 15ème audience, l'examen de la période des faits débute enfin avec l'audition, trois jours durant, des historiens appelés à la barre. Ce sont des témoins d'un genre particulier : sommés de dire « la vérité » - concept peu scientifique - ils ne peuvent pourtant attester d'événements personnellement vécus. Maître Varaut ne manque pas de souligner cette position délicate, mais pour être problématique, l'intervention des historiens n'en est pas moins essentielle pour situer le contexte dans lequel se sont inscrit les faits reprochés à l'accusé.
Cette tâche revient entre autres à Robert Paxton et à Jean-Pierre Azéma, dont les dépositions font l'objet de cette émission. La France de Vichy (1972) publiée par le premier a profondément marqué l'historiographie des années noires ; l'historien américain affirme que la politique de collaboration du régime de Vichy ne fut pas un « bouclier » efficace face à l'occupant, et que les persécutions nazies à l'encontre des juifs ne furent pas atténuées mais au contraire facilitées par les lois et l'engagement matériel de l'Etat Français. Jean-Pierre Azéma, également spécialiste de la période, corrobore la déposition précédente en revenant sur l'application de la législation antisémite de Vichy.

28 Juillet Emission 4

Leçons d'histoire (2)


Il aura fallu près d'un mois avant que la cour n'aborde enfin le parcours de Maurice Papon pendant l'occupation, dont la date cruciale pour la procès est sa nomination à Bordeaux en mai 1942, en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde. Dans quelle mesure peut-on servir un Etat sans adhérer à ses idées et se rendre personnellement complice de ses exactions ? Servir l'Etat Français, tel est le titre de la thèse de l'historien Marc-Olivier Baruch sur l'administration française de 1940 à 1944. Appelé à la barre, il a présenté l'histoire des fonctionnaires sous Vichy, et rappelé notamment la précocité et l'efficacité de l'épuration antisémite dont ils firent l'objet. Une telle déposition ne pouvait manquer de provoquer des réactions au sein de la cour, ce dont rend compte cette émission.
Personne, pas même l'accusé qui émet en permanence des réserves, ne remet véritablement en cause le sérieux des arguments développés par l'historien. Fidèle à son habitude, Maître Varaut insiste davantage sur les difficultés méthodologiques propres à l'étude des années noires, et sur les problèmes posés par l'usage des travaux historiques dans l'enceinte judiciaire. Quant à Maître Zaoui, il s'attache à décrire le fonctionnement de la préfecture et défend l'idée d'un travail en osmose entre le secrétaire général et son supérieur hiérarchique, le préfet régional Maurice Sabatier. Marc-Olivier Baruch n'avait-il pas souligné le poids politique dont ces hauts fonctionnaires avaient été dotés suite à la mise à l'écart des élus locaux ?

29 Juillet Emission 5
Le Service régional des questions juives

Au 23ème jour du procès débute l'interrogatoire de Maurice Papon sur ses attributions les plus directement liées à l'inculpation pour complicité de crime contre l'humanité, i.e. sur l'autorité que lui a déléguée le préfet régional Maurice Sabatier sur le Service régional des questions juives. Dirigée par Pierre Garat, cette cellule restreinte s'occupe de la tenue et de la mise à jour du fichier des juifs de la région bordelaise, ainsi que de l'aryanisation des biens juifs ; ses principaux interlocuteurs sont les autorités allemandes et le Commissariat général aux questions juives. Alors que l'accusation et les parties civiles décrivent ce service comme un rouage essentiel dans l'organisation des rafles et des convois, Maurice Papon s'emploie tantôt à en minimiser le pouvoir, tantôt à en souligner l'action positive en vue du sauvetage des juifs pouvant échapper à la déportation.
C'est ce second argument que les avocats des parties civiles remettent d'abord en cause à la reprise du procès, après qu'il a été interrompu plus de deux semaines par une nouvelle hospitalisation de l'accusé. Le soutien de ce dernier aux juifs est dénoncé par Maître Nordmann comme une invention datée du déclenchement de l'affaire en 1981, et Maître Klarsfeld s'emploie à en démontrer l'inanité, exemple à l'appui. Un autre cas est mis en évidence par Maître Zaoui pour infirmer le premier argument de la défense en démontrant qu'il s'agissait d'un service parfaitement opérationnel dont la responsabilité relevait clairement de l'accusé.
1er Août Emission 6
Le cas de Léon Librach
Le procès s'est ouvert depuis deux mois lorsque la cour entame enfin, lors de la 29ème audience, l'examen des faits reprochés à l'accusé. Ils concernent en premier lieu le destin d'un homme, Léon Librach, déporté de Bordeaux en juillet 1942. L'importance du cas de Léon Librach tient principalement en deux points. D'une part il met directement en cause la responsabilité de Maurice Papon dont la signature apparaît formellement sur un acte d'internement et de séquestration. D'autre part cette implication est aggravée par le fait que Léon Librach étant français, il n'était pas concerné par les ordres de déportation qui, à l'été 1942, ne concernaient que les juifs étrangers ou apatrides. Mis en difficulté, l'accusé s'explique par son arrivée récente à Bordeaux et exprime des regrets pour ce qu'il considère comme une erreur.
Le lendemain, le témoignage d'Hersz Librach, cousin de Léon, permet de donner un visage humain à cette étude de cas administratif. Au long d'une déposition émouvante, le témoin se fait le porte-parole d'une histoire et d'une mémoire familiales marquées par le deuil : le génocide a privé le témoin d'un père, de deux frères et de son cousin Léon. Au-delà du temps écoulé, la douleur vive de Hersz Librach rappelle que le procès tient à l'exigence de réparation portée par les victimes. L'accusé s'incline devant le témoin et évoque certaines de ses relations qui furent également déportées…
2 Août Emission 7
Le convoi du 18 juillet 1942 (1)
Après le cas de Léon Librach, abordé lors de l'émission précédente, la cour d'assises de Bordeaux entame l'examen des faits concernant le premier convoi de 171 déportés juifs raflés par la police française et partis de Bordeaux le 18 juillet 1942. Après que la cour a évoqué ce dernier à partir de documents administratifs intervient, à la 33ème audience, le témoignage de Georges Gheldman. Il était âgé de 10 ans lorsque rentrant chez lui à l'heure du goûter, il a trouvé un mot de sa mère lui demandant de la rejoindre au commissariat où l'avaient conduite les gendarmes français venus l'arrêter. Tous deux ont été livrés aux Allemands, mais l'enfant seul fut libéré. Transférée à Mérignac, sa mère fut ensuite internée à Drancy puis déportée à Auschwitz. Face au refus du président de projeter la photographie de la mère disparue, Maître Klarsfeld s'emporte : la cour ferait-elle également le tri entre les « juifs intéressants » et les autres ?
Le lendemain, l'avocat présente ses excuses pour cet outrage, mais la tension reste palpable pendant la suite des débats. Ainsi, lors de la 35ème audience, c'est au tour de l'accusé d'essuyer les foudres de Maître Klarsfeld lorsqu'il évoque le cas de Nicole Grunberg. Maurice Papon se prévalait de l'avoir sauvée, lorsqu'elle était enfant, en l'arrachant des bras de sa mère. Les lettres de cette dernière indiquent au contraire qu'elle souhaitait savoir sa fille en lieu sûr, en zone libre, et Maître Klarsfeld précise que ce sont les Allemands, et non l'accusé, qui l'ont soustraite à la déportation.
3 Août Emission 8
Le convoi du 18 juillet 1942 (2)
Ce sont des documents d'archives sortis de l'oubli qui, 55 ans après les faits, ont permis d'accuser Maurice Papon. Mais le rôle de la cour n'est pas seulement de faire parler les archives, elle doit aussi entendre les témoins, et la parole leur est entièrement donnée dans cette émission qui poursuit l'examen des faits concernant la rafle du 16 juillet et le convoi du 18 juillet 1942. Ceux qui étaient enfants ou adolescents au moment des faits sont à la fois témoins et victimes, et racontent à la barre leur vie brisée par la perte d'un ou de plusieurs parents, partis de Bordeaux vers une mort certaine.
Ainsi Eliane Alisvaks-Dommange raconte-t-elle l'immense douleur qui lui fut infligée ce 15 juillet 1942, lorsque ses parents lui furent arrachés pour une déportation sans retour à Auschwitz. Elle n'avait que huit ans, et son émotion reste très sensible à la barre, notamment lorsqu'elle lit la dernière lettre qu'elle reçut de sa mère, écrite à Drancy. C'est avec plus d'aisance, mais sans dissimuler sa colère, que Maurice Matisson témoigne le lendemain. Première partie civile à avoir porté plainte contre Maurice Papon en 1981, il expose longuement le parcours de sa famille et la litanie des humiliations, des persécutions et des pertes dont elle fut victime pendant l'Occupation. Comme Eliane Alisvaks, le témoin refuse toute forme d'excuse à l'accusé, dont il oppose implicitement le comportement à celui des personnes qui l'ont sauvé.
4 Août Emission 9
Le convoi du 18 juillet 1942 (3)
Les audiences du procès voient se poursuivre les témoignages de victimes dont un ou plusieurs parents furent déportés de Bordeaux dans le convoi du 18 juillet 1942. C'est au tour de Nicole Grunberg de venir à la barre mais pour dire sa douleur intacte. La petite Nicole fut en effet enlevée à sa mère, avec laquelle elle avait été arrêtée : cette dernière ainsi que sa grande sœur furent déportées à Drancy, puis à Auschwitz. Son cas, déjà évoqué, est important car Maurice Papon a soutenu qu'elle avait été sauvée par ses soins, en l'arrachant des bras de sa mère. Mais une lettre de cette dernière, révélée par Maître Klarsfeld, atteste que l'enfant fut confiée à des religieuses par les Allemands, et Maurice Papon revient en partie sur ses déclarations.
Intervient ensuite le témoignage bouleversant d'Esther Fogiel. Elle semble si fragile que l'on peine à croire qu'elle ait pu survivre au cortège de ses souffrances : confiée par sa mère à des passeurs à l'âge de 8 ans, elle est brutalisée et violée par ceux qui l'accueillent, avant d'être transférée dans une institution religieuse où elle est exclue du groupe des enfants parce que juive. Persuadée d'avoir été abandonnée par ses parents, elle découvre la vérité à la Libération : son père, sa mère, son petit frère et sa grand-mère ont péri à Auschwitz. La cour est sous le choc, et le procès peine à reprendre son cours. Maurice Papon, quant à lui, revient sur les changements de nationalité des juifs déportés, considérés par lui comme des erreurs regrettables.
5 Août Emission 10

Le convoi du 26 août 1942 (1)


Le 22 décembre 1997, la cour entame l'examen des faits concernant le 2ème convoi dont l'organisation est reprochée à Maurice Papon. Parti de Bordeaux le 26 août 1942, ce convoi se distingue du précédent par la présence d'un grand nombre d'enfants. Certains ont été arrêtés avec leurs parents ; d'autres avaient été épargnés par la précédente rafle et placés dans des familles d'accueil : sur instruction allemande, ils sont rassemblés et livrés par les autorités françaises. Le président Jean-Louis Castagnède interroge Maurice Papon sur la base de documents qui témoignent des instructions allemandes données au service régional des questions juives, ainsi que d'une visite de son directeur Pierre Garat au camp de Drancy.
Il s'agit d'instruire le rôle de l'accusé et du service dans l'organisation du convoi : qu'effectuaient-ils en vue de sa constitution ? de quelle marge de manœuvre disposaient-ils pour contrer les instructions allemandes ? quelles démarches furent effectivement entreprises pour soustraire les juifs à la déportation ? Autant de questions auxquelles Maurice Papon répond en décrivant un service limité à un seul rôle de transmission et sauvant autant de juifs qu'il le pouvait étant donnée l'intransigeance des occupants… Pour des raisons tenant notamment à la santé de l'accusé, une trêve hivernale de douze jours est décrétée. Les audiences reprendront le 5 janvier.

8 Août Emission 11
Le convoi du 26 août 1942 (2)
Après deux semaines d'interruption, le procès reprend le 5 janvier 1998. A la suite du président Castagnède, c'est au tour du procureur général Henri Desclaux d'interroger Maurice Papon sur le convoi du 26 août 1942. La trêve hivernale a revigoré Maurice Papon qui se défend, point par point, lors de l'examen des pièces du dossier. Les échanges sont vifs et l'accusé maintient ses positions antérieures face au procureur qui met en doute les efforts du Service régional des questions juives pour freiner les ordres allemands, en particulier ceux relatifs à la déportation des enfants. L'accusé s'énerve : sont-ce ses interventions ou ses non-interventions qui lui sont reprochées ?
Le calme revient le lendemain avec la déposition d'un rescapé des camps de la mort, Léon Zyguel. Sa famille d'origine polonaise était installée à Paris aux débuts de l'occupation. Lors d'une tentative échouée de passage en zone libre, deux de ses frères et lui-même sont arrêtés et internés à Mérignac, avant d'être transférés à Drancy par le convoi du 26 août 1942. Ils y retrouvent leur père, précédemment arrêté. Seuls deux frères, dont Léon, reviendront après avoir survécu trois longues années à l'enfer d'Auschwitz. Léon Zyguel conclut en opposant le choix des oppresseurs fait par Maurice Papon au serment pour la paix qu'il prêta pour sa part à la Libération.
9 Août Emission 12
Les convois du 26 août et du 21 septembre 1942
Le 8 janvier 1998, ce procès dure déjà depuis quatre mois. L'examen du convoi d'août 1942 s'achève lors de la 43ème audience avec le témoignage de Thérèse Stopnicki venue dire la responsabilité de Maurice Papon dans la déportation de ses deux petites sœurs. La femme qui les avait accueillies, à la déportation de leurs parents, lui a affirmé en 1988 que les deux petites filles avaient été internées « sur avis de la préfecture ».
Le lendemain, le cours du procès est modifié par la déposition imprévue de Marguerite Bonnecaze. Cette ancienne employée du Service régional des questions juives s'est tout juste fait connaître du président, qui a décidé de l'entendre à titre de renseignement. Elle dresse le portrait d'un bureau soucieux d'appliquer les consignes du secrétaire général (« pas de zèle ») et gérant le fichier juif et l'aryanisation des biens, sans intervenir dans l'organisation des rafles. Un doute plane pourtant sur la spontanéité de ses déclarations, mise en évidence par l'interrogatoire de Maître Jakubowicz.
La cour enchaîne le lendemain avec l'examen du 3ème convoi, celui du 21 septembre 1942, pour lequel Maurice Papon dispose d'un argument de poids, son absence de Bordeaux cette semaine-là. Une altercation éclate avec Maître Lévy qui entend démontrer qu'il reste responsable d'une machine suffisamment bien huilée pour fonctionner en son absence. L'interrogatoire de Maître Varaut s'emploie logiquement à démontrer le contraire, et l'accusé conclut les débats en stigmatisant le montage dont procède selon lui l'arrêt de renvoi.
10 Août Emission 13
Témoignage de Michel Bergès
Les audiences du 19 et du 20 janvier 1998 marquent une pause dans l'examen des convois, provisoirement délaissé au profit d'une déposition que le parcours du témoin rend capitale. En effet, Michel Bergès est à la fois l'initiateur de l'affaire Papon et l'un des principaux témoins cités par la défense ! En 1981, c'est lui qui a découvert les documents impliquant Maurice Papon dans la déportation des juifs de la région bordelaise. Mais entre temps, le professeur de sciences politiques a modéré ses jugements quant à la responsabilité de l'ancien ministre. Il insiste notamment sur les lacunes des sources disponibles, sur le rôle du préfet régional Maurice Sabatier et sur le pouvoir des autorités allemandes sur l'administration. Le contexte exige également, selon lui, de ne pas préjuger de la connaissance de l'accusé sur le sort des déportés.
Les parties civiles s'en prennent logiquement à un témoin qui, en d'autres temps, a déposé en leur faveur. Son revirement et certains de ses arguments sont donc successivement mis en cause par Maître Jakubowicz et Maître Lévy. Michel Bergès se défend en arguant du souci d'objectivité qui a guidé l'évolution de ses recherches et de ses interprétations. Ces dernières ne disculpent pas Maurice Papon, mais tendent à relativiser le poids de sa responsabilité. Les questions de Maître Varaut ne manquent pas de mettre en valeur ces circonstances atténuantes et, à sa suite, Maurice Papon remercie le témoin pour sa déposition.
11 Août Emission 14
Le convoi du 26 octobre 1942
Les 52ème et 53ème audiences du procès font écho aux deux précédentes : à l'occasion de l'examen du convoi du 26 octobre 1942, la cour entend la déposition de Michel Slitinski, faisant immédiatement suite à celle de son ancien ami Michel Bergès. C'est à partir des documents trouvés par ce dernier que Michel Slitinski a pu donner un véritable essor à son entreprise de mise au jour des responsabilités dans la déportation des juifs de la région bordelaise. Une entreprise qu'il a menée contre vents et marées depuis la Libération, en historien autodidacte, et qui s'est concrétisée lors des premières plaintes de parties civiles portées contre Maurice Papon en 1981.
La déposition de Michel Slitinski traduit cet engagement en faveur d'un procès attendu et suivi audience après audience, négligeant un peu la période des faits qui justifie son témoignage : à 17 ans, Michel Slitinski est entré dans la Résistance après avoir échappé à l'arrestation de sa famille par des policiers français. Son père, déporté dans le convoi du 26 octobre 1942, n'est jamais revenu. Mais c'est précisément sur ses combats d'après-guerre que le témoin est pris à partie par Maître Vuillemin. Dans l'un des nombreux ouvrages que Michel Slitinski a consacré au Bordeaux des années noires, il a composé un document à partir de deux archives existantes. Ce problème est sans incidence sur le fonds et les pièces sont connues de tous, mais un débat houleux s'engage auquel l'avocat général Marc Robert met finalement un terme.
12 Août Emission 15
Le convoi du 25 novembre 1943
Le 23 janvier 1998 commence l'examen du 5ème convoi, pour lequel la cour doit effectuer un bond dans le temps d'octobre 1942, date du précédent convoi examiné, à novembre 1943. Par ailleurs, sur les 86 personnes déportées le 25 novembre 1943, une seule a fait l'objet d'une plainte à l'encontre de Maurice Papon. En effet, les Allemands ont mobilisé des policiers français pour l'organisation du convoi, mais sans en informer la préfecture. Quelle charges pèsent donc contre Maurice Papon ? L'accusation porte précisément sur la déportation de Sabatino Schinazi, dont il n'est pas revenu et à laquelle il eut dû échapper en tant que « conjoint d'aryenne ». Il fut à ce titre rayé du fichier juif dès avril 1943. Or en novembre, il est interné depuis plus d'un an déjà au camp de Mérignac, en dépit des multiples démarches conduites par son épouse, notamment auprès de la préfecture…
Deux audiences plus tard, un échange serré s'engage entre l'accusé et Maître Zaoui. Ce dernier s'emploie à mettre en évidence le rôle de la préfecture pour élaborer pas à pas la définition d'un crime administratif. Mais les deux hommes ne parviennent pas même à se mettre d'accord sur une définition précise de l'administration. Qui sont ces « bureaucrates » qui, selon l'accusé, portent la responsabilité des convois ? Mis à mal dans sa défense, Maurice Papon exige des preuves à son encontre et dénonce l'inconsistance des arguments rhétoriques de l'avocat.
13 Août Emission 16
Le convoi du 30 décembre 1943
Le 2 février 1998 s'achève « l'affaire Castagnède », l'un des principaux rebondissements qu'ait connu le procès en dehors des audiences : révélant un lien de parenté ignoré entre Jean-Louis Castagnède et l'une des parties civiles, Serge et Arno Klarsfeld ont été jusqu'à menacer le président d'une demande de récusation à laquelle ils ont finalement renoncé. Rien ne transparaît dans les débats qui examinent, ce jour-là, le cas d'un personnage régulièrement cité dans les audiences. Il s'agit du grand rabbin Cohen, qui a échappé de peu à la déportation en décembre 1943 et auquel un actif réseau de soutien a permis de survivre dans la clandestinité jusqu'à la Libération.
Ce parcours est retracé à la barre par l'un des fils du rabbin, Michel Cohen. L'importance de ce témoignage tient à la place du rabbin dans le système de défense de Maurice Papon : il se réfère régulièrement à leurs échanges dans le cadre du service régional des questions juives, et affirme surtout avoir pris une part active à son sauvetage. C'est sur cette assertion, déniée par le témoignage de Michel Cohen, que vont principalement porter les interventions des avocats des parties civiles, Maître Boulanger et de Maître Lévy en particulier, qui accusent Maurice Papon de mensonge. L'accusé se voit également reprocher son indifférence à l'égard du sort des juifs, lui qui admet ne s'être jamais rendu au camp de Mérignac où ils étaient parqués dans l'attente d'un transfert vers Drancy.
16 Août Emission 17
Le convoi du 12 janvier 1944
L'audience du 4 février 1998 entame l'examen du convoi du 12 janvier 1944 et de la rafle qui l'a précédé. Le président lit les noms des victimes et les charges qui pèsent sur l'accusé, avant d'entamer l'étude des documents. Certains traduisent la volonté des autorités préfectorales de se dédouaner à l'égard d'une rafle qui concerne les juifs français aussi bien que les étrangers. La participation des policiers français ne semble plus souhaitable : on est en janvier 1944 et le vent tourne. Une requête ne fera que retarder brièvement les opérations assumées par les Français, et 222 juifs sont raflés et enfermés dans la synagogue. L'accusé peine à expliquer ce qui constitue un « précédent ».
Le lendemain, la cour évoque les deux jours passés entre la rafle et le départ du convoi. Sont notamment examinées les interventions du service des questions juives pour faire libérer les cas litigieux des non-juifs et, selon les propres termes de Maurice Papon à l'époque, les « juifs intéressants » : médaillés, mutilés et femmes enceintes. 42 personnes échappent ainsi à la déportation, mais 317 partent pour Drancy dans des conditions d'insalubrité totale. Certains documents attestent que l'on est alors bien loin de « toute l'humanité désirable » saluée par le préfet régional à propos de la rafle effectuée deux jours plus tôt.
17 Août Emission 18
Le convoi du 13 mai 1944
L'examen des faits reprochés à Maurice Papon s'achève lors des 67ème et 68ème audiences du procès, consacrées au convoi du 13 mai 1944. Moins d'un mois avant le débarquement en Normandie, la victoire alliée ne fait guère plus de doute, mais les Allemands continuent pourtant à faire partir des convois de Bordeaux et de Drancy. Cette émission laisse la parole aux derniers témoins des parties civiles, en l'occurrence André Balbin et Juliette Benzazon. Le premier, âgé de 89 ans, vient à la barre le 12 février 1998 : originaire de Nancy, sa famille est arrêtée par des gendarmes français. Ses parents, sa sœur et lui sont déportés à Auschwitz. L'âge des premiers les conduit directement à la chambre à gaz. André Balbin a survécu, mais au prix des souffrances traversées par tous ceux qui comme lui furent quotidiennement confrontés au fonctionnement de la machine de mort. Le témoin conclut sur un appel : « S'il n'y a pas de prison, il n'y a pas de justice ».
Juliette Benzazon, qui s'avance à la barre le lendemain, ne montre pas plus de clémence à l'égard de Maurice Papon. L'entreprise d'extermination nazie l'a privée de son père et de son frère, arrêtés à Marseille et déportés à Sobibor. Dans le convoi parti de Bordeaux ce 13 mai 1944, ce sont une tante, deux cousines et un cousin qui sont déportés sans retour. Comme André Balbin, elle est déterminée à réclamer justice et affronte fièrement Maurice Papon. Le ton monte rapidement lorsque ce dernier essaye de lui poser des questions.
18 Août Emission 19
Les services de ¨Papon à la Résistance (1)
Avec la 70ème audience du procès s'ouvre l'examen d'un nouveau chapitre des activités de l'accusé pendant l'Occupation, celui controversé de ses services rendus à la Résistance. Lui-même ne se présente pas comme un « héros de la Résistance », mais n'en raconte pas moins avec assurance et fierté les circonstances dans lesquelles il a aidé ou intégré les réseaux Jade-Amicol et Marco Kleber. Interrogé par le président sur les actions concrètes constituant ces services, Maurice Papon évoque l'aide aux aviateurs américains tombés en France, la fourniture de faux-papiers, le recueil d'informations administratives, économiques et stratégiques, …
L'affirmation de ces services manque de preuves pour en étayer la réalité, et le président souligne documents à l'appui les atermoiements des différentes procédures ayant conduit à la reconnaissance du rôle de Papon dans la résistance en 1958. On pourrait résumer ainsi la question : cette reconnaissance tardive tient-elle à sa fonction de préfet de police de Paris ou à sa négligence à faire valoir des services pourtant avérés ? A partir du 19 février 1998, de nombreux témoins viennent déposer en faveur de la seconde hypothèse. Ainsi un fils de Gustave Souillac, un pilier du réseau Jade-Amicol, atteste-t-il la résistance de Maurice Papon au nom de son père, tout en dénonçant les incohérences et les manques de l'arrêt de renvoi.
19 Août Emission 20
Les services de Papon à la Résistance (2)
Cette seconde émission consacrée aux services rendus par Maurice Papon à la Résistance donne la parole à certains des témoins venus déposer en sa faveur lors des 72ème, 73ème et 74ème audiences. La plupart sont résistants ou fils de résistants, mais ils proposent le plus souvent des témoignages indirects. Ainsi Aimé Aubert convient-il n'avoir connu Maurice Papon qu'à partir de 1958 : son assurance quant à la résistance de l'accusé tient à la confiance que lui manifestait alors le pouvoir gaulliste, et que le jury d'honneur de 1981 a confirmé à ses yeux. Son salut répété au « résistant Maurice Papon » ne manque pas de soulever des protestations dans la salle.
Hubert de Beaufort vient d'une famille ayant payé un lourd tribut à la lutte contre l'occupant. Sa déposition porte principalement sur l'écart décelable selon lui entre le poids des accusations portées contre Maurice Papon (dont il considère qu'il ne pouvait ni savoir ni agir) et le peu de reproches faits aux chefs alliés dont le savoir ne fut accompagné d'aucune action concrète pour enrayer la machine de mort. Enfin, l'ancien résistant du Musée de l'Homme Jean Jaudel vient condamner un procès qu'il identifie comme celui du gaulllisme : un scandale pour celui qui en appelle à la mémoire du Général pour glorifier et Papon et la République… Les parties civiles sont furieuses et s'empressent de rappeler au témoin qu'il ne représente pas toute la Résistance : certaines de ses associations ont porté plainte contre Maurice Papon.
20 Août Emission 21
Les plaidoiries des parties civiles (1)
Le 9 mars 1998 débutent les plaidoiries des avocats des parties civiles. L'enjeu est à la mesure de la durée du procès, et ce d'autant que la combativité de l'accusé et certaines failles apparues dans le dossier d'accusation font craindre aux parties civiles que les jurés puissent pencher vers un acquittement. Chacun des avocats s'emploie donc à démontrer méticuleusement la responsabilité de Maurice Papon et à discréditer ses arguments de défense, en fonction des parties civiles qu'il représente et des aspects du dossier qu'il a déjà évoqué dans les débats.
Maître Boulanger ouvre logiquement les plaidoiries car il fut le premier, en 1981, à porter plainte au nom des familles Matisson et Fogiel, et c'est l'histoire d'un combat judiciaire qu'il retrace tout d'abord, avant de dénoncer l'imposture que constitue à ses yeux la résistance de l'accusé. Plaidant le lendemain au nom des Fils et Filles de Déportés Juifs de France, Maître Klarsfeld insiste sur la responsabilité de l'accusé dans la déportation des enfants, et conclut en appelant implicitement à une graduation des peines : Maurice Papon n'est ni Oberg ni Bousquet, mais il est coupable et mérite une peine indispensable et équitable. Enfin, Maître Daigueperse qui représente l'Association Culturelle Israélite de la Gironde, revient sur le rôle de l'UGIF et du grand rabbin Cohen en dénonçant les mensonges de l'accusé quant à son implication réelle dans le sauvetage de juifs promis à la déportation.
21 Août Emission 22
Les plaidoiries des parties civiles (2)
Les plaidoiries des parties civiles se déroulent du 9 au 16 mars 1998. Le 12, c'est au tour de Maître Jakubowicz de plaider. Il s'attaque avec véhémence à l'argument de la défense présentant un Maurice Papon contraint et ignorant des enjeux de son action. Selon lui, il n'y a pas crime d'indifférence, mais véritable crime contre l'humanité dans la mesure où l'accusé savait que les déportations équivalaient à une condamnation. Au crime le plus grave doit donc répondre la peine la plus sévère. Les ultimes plaidoiries de la 86ème audience reviennent au duo formé par Maître Lévy et Me Zaoui.
Le premier insiste comme Maître Jakubowicz sur la connaissance qu'avait l'accusé de la gravité des actions que son poste le conduisait à mener. Sa plaidoirie fait une large place au rôle du fichier juif dont s'occupait le service placé sous la responsabilité de Maurice Papon. Ce fichier constitue à ses yeux l'arme d'un crime qui n'appelle aucune circonstance atténuante. Maître Zaoui, qui lui succède, est le dernier à parler au nom des victimes. Après avoir montré que le temps écoulé depuis les faits n'en amoindrit pas la portée, il s'attache surtout à en définir la nature : le crime contre l'humanité renverse l'interdit du meurtre et se caractérise par son caractère collectif. A la place qui fut la sienne, Maurice Papon en est coupable par l'exercice d'un « crime de bureau » commis en toute conscience.
24 Août Emission 23
Réquisitoire du procureur général
Après les plaidoiries des parties civiles, la parole est au Ministère public, représentant la société. Le 19 mars 1998, c'est donc au tour du procureur général Henri Desclaux de prendre la parole, après que son collègue l'avocat général Marc Robert s'est exprimé la veille. Son rôle est de confronter les chefs d'accusation retenus contre Maurice Papon avec les faits reconstitués d'après les pièces examinées pendant les audiences. Ainsi lui revient-il de déterminer, convoi après convoi, si l'accusé s'est ou non rendu coupable des charges pesant contre lui, à savoir la complicité d'arrestation, de séquestration et d'assassinat. L'émission présente ainsi ses conclusions concernant deux cas importants examinés pendant le procès, ceux de Léon Librach et de Sabatino Schinazi.
De façon apparemment spontanée, Maurice Papon réagit à l'analyse accablante du procureur en quittant son box… Ce geste imprévu est assimilable à un refus de comparaître : la cour en reste un instant stupéfaite, puis l'accusé est ramené dans son box et l'audience peut reprendre. Achevant son réquisitoire, Henri Desclaux conclut à la culpabilité de Maurice Papon, rejetant notamment l'argument avancé quant à l'ignorance du sort réservé aux juifs déportés. Mais dans la mesure où il fut un rouage essentiel du crime sans en être l'instigateur ni le seul complice, le procureur général demande à son encontre une peine de 20 ans de réclusion assortie de la privation de ses droits civiques, civils et familiaux.
25 Août Emission 24
Plaidoirie de Me Varaut
24 mars 1998. Après quinze jours d'accusations portées contre Maurice Papon par les parties civiles et le ministère public, Maître Varaut doit profiter de ce que la défense a toujours le dernier mot pour convaincre la cour et les jurés de l'innocence de son client. La tâche est complexe et promet d'être longue : la plaidoirie est prévue pour durer trois jours. Elle ne s'achèvera finalement que le 1er avril, son déroulement ayant été un temps interrompu par le décès de la femme de Maurice Papon.
Le ton lyrique et solennel de Maître Varaut est au service d'une argumentation qui vise notamment à distinguer le cas de Maurice Papon des considérations sur les crimes de Vichy, le procès ayant pour objet de juger un homme et non une époque. Il condamne la tenue même d'un procès qu'il juge inutile et même néfaste. Fidèle à la ligne de défense adoptée jusque-là, l'avocat présente les activités du secrétaire général selon deux angles différents. D'une part, sa responsabilité ne serait pas engagée dans la mesure où il n'y avait, de sa part, ni pouvoir ni volonté de nuire aux juifs. D'autre part, au sein de ce système de contrainte qu'était l'occupation, Maurice Papon aurait fait son possible pour soustraire à la déportation les juifs qui pouvaient l'être. Maître Varaut conclut en affirmant que l'ignorance du sort réservé aux déportés disculpe son client de toute complicité, et justifie son acquittement.
26 Août Emission 25
Péroraison de Me Varaut, discours de M. Papon, verdict
Faisant suite à la plaidoirie fleuve de Maître Varaut, c'est au tour de Maurice Papon de clore les débats, le dernier mot revenant à l'accusé. Se présentant comme un bouc émissaire, il décrit l'action de la préfecture comme relevant d'une politique du moindre mal, et invite les jurés à ne pas condamner d'un même mouvement sa personne et la France… Après 19 heures de délibéré, le président lit les réponses aux questions posées au jury : Maurice Papon est reconnu coupable de complicité d'arrestation et de séquestration pour quatre des convois examinés durant les audiences. Les jurés n'on pas retenue la complicité d'assassinat. L'accusé est condamné à 10 ans de réclusion, ainsi qu' à la privation de ses droits civiques, civils et familiaux. Demeurant libre, il signe son pourvoi en cassation tandis que se vide la salle d'audience. C'est la fin du plus long procès de l'histoire judiciaire française.